25.5.05

Irène. 11 - Le traquenard


- « Ici ? Dans la région ? Dans cette ville même ? » demanda Louise.
- « Oui, madame ! Il faut que vous me suiviez sans délai. Nous ne sommes plus à l’abri ici ! Me faites-vous encore confiance Madame ? ».
- « Oui... Oui... » bredouilla Louise.
- « Alors partons ! Rassemblez vos affaire au plus vite ! Vous prendrez votre voiture et suivrez la mienne madame Louise ! ».
- « Mais où allons-nous ? » demanda, inquiète, Irène.
- « J’vous en prie madame faisons vite ! Qui sait ce qui se trame encore derrière notre dos ! ».
- « Partons Irène ! Suivons-le ! » jeta Louise avant qu’Irène ne pose une autre question.
Le petit groupe sortit par la porte arrière de la maison et chacun se répartit dans les voitures.
Eliot démarra à toute vitesse, Louise suivit du mieux qu’elle put. Les voitures prirent la direction de la côte et arrivèrent presque en bordure de la falaise, à proximité d’une bicoque isolée dans la lande.
- « Louise, cet endroit ne me dit rien qui vaille… » glissa Irène à l’oreille de Louise, comme si les deux femmes étaient sur écoute.
- « À vrai dire moi non plus » confia Louise à sa comparse, « mais j’ai toujours eu confiance en Eliot… J’espère ne pas me tromper… ».
Les deux femmes descendirent de la voiture et rejoignirent Eliot et Flora près de la porte d’entrée de la maison.
- « C’est ici, madame Louise, c’est pas bien grand, mais vous y serez à l’abri. Le coin est assez éloigné de la ville. Nous y avons vécu Flora et moi quand nous étions sans le sou. Il y a une pièce à droite de l’entrée où il y a deux matelas. C’est la plus grande : vous la prendrez… ».
- « Bien Eliot ! Merci de votre aide. Je n’oublierai pas ce que vous avez fait pour nous » dit Louise.
- « Entrons vite ! » lança Eliot.
Les deux femmes entrèrent à la suite du couple. La pièce principale était sombre et leurs yeux avaient du mal à s’habituer à la pénombre. Flora fit craquer une allumette et alluma une lampe à pétrole. Elle prit la direction de la chambre située à côté de la porte et invita les deux amies à s’y rendre avec elle.
- « Voilà c’est ici Mesdames ! » leur lança Flora en se tenant à l’entrée de la chambre.
Irène et Louise entrèrent dans la pièce, un peu hésitantes. Les deux femmes eurent à peine le temps de déposer leurs sacs que la porte se referma violemment derrière elles.
- « Non… » cria Louise.
- « Oh mon Dieu ! » lança Irène.
Les deux amies se lancèrent contre la porte, mais il était trop tard. Le piège venait de se refermer sur elles.
- « Eliot… Eliot… » cria Irène en tambourinant contre la porte, « Eliot… Je vous en prie ! ».
- « Tais-toi Irène ! Écoute ! » demanda Louise.
À travers les faibles parois de la pièce obscure Les deux femmes entendirent le bruit d’une voiture démarrer en trombe : la voiture d’Eliot qui filait à travers la lande.
- « Oh mon Dieu Louise ! Qu’allons-nous faire ? Cette fois tout est fichu ! Il est clair qu’Eliot est à la solde de ces inconnus qui nous poursuivent » déclara Irène.
Louise ne prononçait plus un mot. La petite femme, si forte, si énergique, s’écroula et laissa échapper ses pleurs.
- « Je suis désolée Irène. Tout est de ma faute ! Mais comment savoir, comment croire qu’Eliot aurait pu me trahir ! Nous trahir ! Je suis désolée Irène… Je ne sais pas ce que nous allons devenir. Dieu seul sait ce que ces brigands nous veulent ! ».
Irène était choquée de la situation. Choquée d’être ainsi retenue dans cet endroit lugubre, choquée de s’être laissée bernée, choquée de voir sa meilleure amie pleurer comme une enfant que l’on venait de gronder. La quinquagénaire s’affaissa à son tour et posa la tête de Louise sur son épaule.
- « Quoi qu’il arrive Louise nous resterons ensemble ! Je te le promets » jura Irène à son amie.
De longues minutes s’écoulèrent. Le silence était entrecoupé par les sanglots longs de Louise, puis la quiétude se fit. Ce soir là le vent siffla dans la lande et la pluie s’abattit sur la pauvre masure. Un trou dans la toiture laissait échapper un filet d’eau dans la pièce assombrie. Les volets claquaient. La maison craquait. Mais les deux amies étaient trop épuisées pour s’en formaliser : abusées de fatigue, elles finirent par s’endormir.
Les heures passèrent, quand, au milieu de la nuit, la voiture d’Eliot fit entendre au loin son puissant moteur. Une deuxième voiture suivait. Les deux femmes se réveillèrent et attendirent, anxieuses, l’entrée des comploteurs dans la bicoque. Une clé fut introduite dans la serrure. Des pas résonnèrent sur le paquet vermoulu. Irène et Louise se redressèrent. La porte de leur prison lugubre s’ouvrit bientôt et une vive lumière aveugla les deux femmes qui, instinctivement, portèrent leur main au niveau de leurs yeux. Une voix féminine se fit entendre et déclara : « Bonsoir Mesdames ! Enfin, nous y voilà ! ».

7.5.05

Irène. 10 - La lettre



A la lecture de cette dernière lettre, Irène s'était réfugiée dans un mutisme complet, incapable de prononcer le moindre mot, incapable de penser à quoi que ce soit. Elle avait la tête dans une ruche, les yeux dans le brouillard.
- "J'vous l'avais bien dis, Madame Louise, qu'il fallait aussi l'éliminer cette garce !", ricana Eliot, "j'la sentais pas cette fille !".
- "Taisez-vous Eliot ! ", répondit Louise sans conviction.
Elle regardait tendrement son amie toujours immobile, prostrée sur une chaise.
- "Ca doit faire un choc pour la p'tite dame de lire tout ça !", insista Eliot en lançant un coup de tête vers Irène.
- "Vous ne pouvez pas vous imaginer, Eliot. C'est un choc pour toutes les deux...".
- "Ah bon ?".
- "Oui Eliot !".
- "Elle aurait pu vous causer de graves ennuis, cette femme. Elle a les dents aussi longues que ses jambes et elle a une ambition plus importante que le décolleté de ses chemisiers...".
- "Avait... Eliot ! Heureusement, nous sommes intervenus au bon moment, avant qu'elle ne nous fasse trop de mal".
- " Heu ! Tout à fait, madame Louise", ricana Eliot "Avait... avait...".
La porte extérieure de la cuisine s'ouvrit soudainement et brusquement, dans un grincement pathétique. Une petite femme ronde aux cheveux gris peignés en chignon strict avança gauchement dans la pièce. Flora tortillait le bout des manches de son imperméable noir, bien trop grand pour elle.
- "Heu ! J'm'excuse d'importuner... ".
Les deux femmes sursautèrent à l'unisson. Irène blanchit encore plus qu'elle ne l'était déjà. L'espace de dix secondes, son visage revêtit le masque d'une très vieille femme : masque grotesque d'une tragédie grecque grotesque. Louise porta ses mains sur le coeur et tremblait de la tête aux pieds.
- "Flora? Mais... Mais... Que faites-vous ici ?".
- "Mais ce n'est pas possible ! C'est un vrai moulin cette maison... On ne peut pas avoir cinq minutes de tranquilité, de calme... Juste cinq minutes sans sursauter, sans bondir, sans qu'une porte claque ou s'ouvre... C'est trop demandé ? C'est vraiment dément ! J'ai l'impression d'être devenue l'héroïne du plus mauvais épisode d'une enquête de Jessica Fletcher", hurla Irène.
- "Calme-toi ! C'est Flora, la femme d'Eliot" déclara Louise.
- "Que je me calme ? Que je me calme ? Tu en as des bonnes toi parfois ! Je viens d'avoir la preuve écrite que mon agent, une femme en qui j'avais une confiance aveugle, non seulement me trompait avec mon mari mais en plus avait le projet de me faire quitter ce monde, tout comme toi d'ailleurs, je te le rappelle... Nous sommes dans une histoire qui me dépasse complètement... Et tu veux que je reste calme ? Mais tu plaisantes, là ! Et puis, qu'est-ce qu'elle fait là, elle ? Que vient-elle faire ici ?".
- "J'avais demandé à ma femme d'attendre dans la voiture, comme je ne savais pas qui j'allais trouver dans la maison" répondit Eliot, penaud.
- "Comment allez-vous, Flora ?" demanda Louise. "Excusez mon amie Irène mais elle est un peu à bout de nerfs".
- "Bien... Bien, Madame Louise, merci", répondit Flora en jetant un regard froid et outragé vers Irène.
- "Qu'est-ce qui se passe Flora ?", interrogea Eliot.
- "Tu te souviens de la voiture du parking...".
- "Ma voiture ?" interrogea soudainement Irène.
- "Non l'autre... Elle vient de passer par deux fois dans la rue. Il faudrait peut-être penser à partir ".
- "Quelle autre ? Enfin expliquez-nous Eliot !" s'insurgea Irène.
- " Je croyais que vous n'aviez rien vu, Eliot ", demanda Louise, surprise.
Elle regarda avec insistance le vieil homme qui cherchait à masquer son embarras sous un sourire crispé. Il se tourna vers sa femme et il sembla à Louise qu'il lui fit un clin d'oeil mais elle n'en était pas sure. Flora se réfugia aussitôt derrière son époux et sembla se fondre dans l'ombre de la longue silhouette maigre du vieil homme. Louise se refusait à laisser s'insinuer le doute et la suspicion dans son esprit. Elle avait besoin de s'accrocher à la confiance qu'elle avait en Eliot. Elle secoua la tête comme pour effacer toutes les mauvaises pensées qu'elle venait d'avoir.
- "Il faut partir Madame Louise, et maintenant !", ordonna Eliot.
- "Vous avez raison. Viens Irène, nous partons. On ne peut pas rester ici !".
- "Louise! Il faut retrouver le sac le plus vite possible. Plus tôt nous le retrouverons, plus tôt nous pourrons respirer et oublier cette sale histoire".
- "Vous avez raison Madame Irène. Partons, maintenant", lança Eliot.
- "Je suis inquiète à cause de cette voiture qui rode, Eliot. Qui conduit cette voiture ? En avez-vous la moindre idée ?" interrogea Louise.
- "Heu ! Non ! Vraiment... Je... Ne tardons pas ! Je connais un endroit où vous pourriez être en sécurité" insista Eliot en essuyant avec un large mouchoir carré les gouttes de sueur qui perlaient sur ses tempes.