Irène. 9 - Eliot
Irène et Louise se redressèrent chacune dans leur fauteuil. Elles se regardèrent quelques secondes à peine, puis, l’instinct naturel aidant, elles se levèrent et coururent se cacher dans le bureau voisin.
Se ressaisissant quelque peu, elles s’approchèrent du coin de la pièce et, protégées par le retour du mur, se mirent à scruter le salon. Des bruits de pas se faisaient entendre depuis l’entrée secondaire et approchaient lentement mais sûrement du cœur de la maison. Irène se blottit contre Louise. Le corps des deux femmes ne faisait plus qu’un et formait désormais un être hybride guettant sa proie depuis sa tanière. Louise tenta de pencher la tête plus en avant afin d’apercevoir l’intrus qui empiétait sur leur territoire. Irène suivit le mouvement de sa compagne, mais, perdant pied, finit par faire trébucher cette dernière dans le salon. Irène ne put réprimer un « han » de stupéfaction. Le bruit sourd du corps de Louise tombant sur le parquet fit à son tour sursauter l’intrus qui s’écria : « Qui est là ? ». Irène sortit de sa cachette et laissa échapper un : « Ne tirez pas s’il vous plaît ! » peu approprié. Louise tenta de se relever, prenant appui sur le dossier d’une banquette.
- « Madame Louise ! » cria l’intrus.
- « Eliot ! Mais.. mais que faites-vous ici ? » rétorqua Louise.
- « Ah madame Louise enfin je vous retrouve ! ».
Irène aida son amie à se relever.
- « Louise, si tu m’expliquais… » demanda Irène, un peu confuse.
- « Irène, je te présente Eliot Knigth. Eliot est la personne qui a… enfin tu vois quoi… ».
- « Ah… » répondit Irène, dans une sorte d’ébahissement.
- « Eliot, je vous présente Irène Lac... ».
- « Pas de nom, Louise ! Souviens-toi ! Pas de nom » lança Irène.
- « Tttt... excuse-moi, l’habitude sans doute… Eliot voici Irène, l’épouse d’Herbert… ».
- « Ah madame Louise je vous retrouve enfin » répéta Eliot, « J’ai tellement eu peur pour vous madame ».
- « Mais comment nous avez-vous retrouvées Eliot ? » demanda Louise.
- « Je vous ai suivies… ».
- « Suivies ? Mais depuis quand ? Comment ? ».
- « Depuis hier soir… J’étais sur le parking du restoroute, j’étais inquiet, je ne tenais plus, Flora aussi était inquiète… C’est pour ça j’ai décidé de vous suivre… ».
- « Sur le parking ? Mais où ? À quel endroit » s'écria Irène, « Vous avez sûrement vu ceux qui ont volé ma voiture, les agresseurs de Louise ».
- « Ah non, j’ai rien vu Madame…On vous a fait du mal madame Louise ? » demanda benoîtement Eliot.
- « C’est oublié ! Je vous avais pourtant demandé de ne plus rien faire pour nous Eliot ! Nous étions d’accord à ce sujet ! ».
- « C’est que j’ai eu peur Madame… Arrivé ici, dans cette ville, j’ai perdu votre trace… J’ai fait toutes les maisons pour tenter de retrouver votre voiture… Quand je l’ai retrouvée, je me suis garé et je suis entré par la porte de derrière… ».
- « Louise, si tu m’expliquais ! » tenta à nouveau Irène qui se sentait perdue.
- « Asseyez-vous Eliot, assieds-toi Irène… Comme je viens de te le dire Irène, Eliot est le troisième maillon de notre chaîne… C’est lui qui a fait disparaître les corps…J’ai rencontré Eliot il y a quinze ans. Il vivait chichement avec son épouse : Flora. Ils m’ont recueillie à l’époque. Dieu seul sait ce que je serais devenue sans eux. Quand ma situation s’est améliorée, je n’ai eu de cesse d’améliorer à mon tour le sort de mes bienfaiteurs. Une de mes connaissances travaillait aux pompes funèbres de la ville. Je lui ai proposé d’engager Eliot comme croque-mort. Ce qui fut dit, fut fait et Eliot y travaille depuis. Quand nous avons conçu ce projet toi et moi, j’ai tout de suite pensé à Eliot. Il était le moyen le plus sûr et le plus direct de faire disparaître ce poids qui nous alourdissait tant… Eliot m’est fidèle et ne nous causera aucun souci… N’est-ce pas Eliot ? ».
- « Oh oui Madame Louise, soyez-en sûre ! Cet homme là n’valait rien ! De l’ordure comme ça, ça doit disparaître, c’est comme de la mauvaise herbe ! ».
- « Eliot, nous sommes suivies » reprit Louise, « Quelqu’un sait, quelqu’un a su ce que nous avions fait, quelqu’un a dérobé le sac… ».
- « Louise… Nous ne pouvons plus rester ici » avança Irène, « à deux cela était déjà risqué, mais à trois, avec cette nouvelle voiture garée dans l’allée, cela devient dangereux… Nous allons nous faire repérer ».
- « Mais... pourquoi sommes-nous venues ici Irène ? ».
- « Je ne sais pas, je ne sais plus… Après ton agression, il fallait partir, et au plus vite, je n’ai pas réfléchi, tout de suite dans mon esprit est venue l’idée de cette maison … Il faut dire que… ».
- « Que ? » demanda Louise.
- « Je tenais à récupérer les lettres d’Herbert, ces lettres qu’il recevait en secret… les lettres d’amour de cette traînée sans nom… Je veux effacer toute trace de ce passé douloureux… Pour me reconstruire totalement, pour moi, pour nous… ».
- « Et tu penses que ces lettres sont ici ? ».
- « Où aurait-il pu les cacher sinon dans cette garçonnière pour sexagénaire libidineux ! » répondit Irène avec hargne.
- « Écoute Irène, il se fait tard maintenant, nous avons vécu beaucoup trop, en peu de temps… Voilà ce que nous allons faire… Eliot vous allez garer les voitures derrière la maison de telle sorte qu’on ne puisse les voir depuis la rue… Nous, Irène, nous allons préparer le repas, nous n’avons pas mangé depuis hier, il doit bien y avoir quelque chose dans les placards de la cuisine, nous chercherons ces lettres, puis il nous faudra décider d’un plan de secours… Le sac ayant disparu il nous faudra bien trouver une solution de repli ! ».



