18.4.05

Irène. 9 - Eliot


Irène et Louise se redressèrent chacune dans leur fauteuil. Elles se regardèrent quelques secondes à peine, puis, l’instinct naturel aidant, elles se levèrent et coururent se cacher dans le bureau voisin.
Se ressaisissant quelque peu, elles s’approchèrent du coin de la pièce et, protégées par le retour du mur, se mirent à scruter le salon. Des bruits de pas se faisaient entendre depuis l’entrée secondaire et approchaient lentement mais sûrement du cœur de la maison. Irène se blottit contre Louise. Le corps des deux femmes ne faisait plus qu’un et formait désormais un être hybride guettant sa proie depuis sa tanière. Louise tenta de pencher la tête plus en avant afin d’apercevoir l’intrus qui empiétait sur leur territoire. Irène suivit le mouvement de sa compagne, mais, perdant pied, finit par faire trébucher cette dernière dans le salon. Irène ne put réprimer un « han » de stupéfaction. Le bruit sourd du corps de Louise tombant sur le parquet fit à son tour sursauter l’intrus qui s’écria : « Qui est là ? ». Irène sortit de sa cachette et laissa échapper un : « Ne tirez pas s’il vous plaît ! » peu approprié. Louise tenta de se relever, prenant appui sur le dossier d’une banquette.
- « Madame Louise ! » cria l’intrus.
- « Eliot ! Mais.. mais que faites-vous ici ? » rétorqua Louise.
- « Ah madame Louise enfin je vous retrouve ! ».
Irène aida son amie à se relever.
- « Louise, si tu m’expliquais… » demanda Irène, un peu confuse.
- « Irène, je te présente Eliot Knigth. Eliot est la personne qui a… enfin tu vois quoi… ».
- « Ah… » répondit Irène, dans une sorte d’ébahissement.
- « Eliot, je vous présente Irène Lac... ».
- « Pas de nom, Louise ! Souviens-toi ! Pas de nom » lança Irène.
- « Tttt... excuse-moi, l’habitude sans doute… Eliot voici Irène, l’épouse d’Herbert… ».
- « Ah madame Louise je vous retrouve enfin » répéta Eliot, « J’ai tellement eu peur pour vous madame ».
- « Mais comment nous avez-vous retrouvées Eliot ? » demanda Louise.
- « Je vous ai suivies… ».
- « Suivies ? Mais depuis quand ? Comment ? ».
- « Depuis hier soir… J’étais sur le parking du restoroute, j’étais inquiet, je ne tenais plus, Flora aussi était inquiète… C’est pour ça j’ai décidé de vous suivre… ».
- « Sur le parking ? Mais où ? À quel endroit » s'écria Irène, « Vous avez sûrement vu ceux qui ont volé ma voiture, les agresseurs de Louise ».
- « Ah non, j’ai rien vu Madame…On vous a fait du mal madame Louise ? » demanda benoîtement Eliot.
- « C’est oublié ! Je vous avais pourtant demandé de ne plus rien faire pour nous Eliot ! Nous étions d’accord à ce sujet ! ».
- « C’est que j’ai eu peur Madame… Arrivé ici, dans cette ville, j’ai perdu votre trace… J’ai fait toutes les maisons pour tenter de retrouver votre voiture… Quand je l’ai retrouvée, je me suis garé et je suis entré par la porte de derrière… ».
- « Louise, si tu m’expliquais ! » tenta à nouveau Irène qui se sentait perdue.
- « Asseyez-vous Eliot, assieds-toi Irène… Comme je viens de te le dire Irène, Eliot est le troisième maillon de notre chaîne… C’est lui qui a fait disparaître les corps…J’ai rencontré Eliot il y a quinze ans. Il vivait chichement avec son épouse : Flora. Ils m’ont recueillie à l’époque. Dieu seul sait ce que je serais devenue sans eux. Quand ma situation s’est améliorée, je n’ai eu de cesse d’améliorer à mon tour le sort de mes bienfaiteurs. Une de mes connaissances travaillait aux pompes funèbres de la ville. Je lui ai proposé d’engager Eliot comme croque-mort. Ce qui fut dit, fut fait et Eliot y travaille depuis. Quand nous avons conçu ce projet toi et moi, j’ai tout de suite pensé à Eliot. Il était le moyen le plus sûr et le plus direct de faire disparaître ce poids qui nous alourdissait tant… Eliot m’est fidèle et ne nous causera aucun souci… N’est-ce pas Eliot ? ».
- « Oh oui Madame Louise, soyez-en sûre ! Cet homme là n’valait rien ! De l’ordure comme ça, ça doit disparaître, c’est comme de la mauvaise herbe ! ».
- « Eliot, nous sommes suivies » reprit Louise, « Quelqu’un sait, quelqu’un a su ce que nous avions fait, quelqu’un a dérobé le sac… ».
- « Louise… Nous ne pouvons plus rester ici » avança Irène, « à deux cela était déjà risqué, mais à trois, avec cette nouvelle voiture garée dans l’allée, cela devient dangereux… Nous allons nous faire repérer ».
- « Mais... pourquoi sommes-nous venues ici Irène ? ».
- « Je ne sais pas, je ne sais plus… Après ton agression, il fallait partir, et au plus vite, je n’ai pas réfléchi, tout de suite dans mon esprit est venue l’idée de cette maison … Il faut dire que… ».
- « Que ? » demanda Louise.
- « Je tenais à récupérer les lettres d’Herbert, ces lettres qu’il recevait en secret… les lettres d’amour de cette traînée sans nom… Je veux effacer toute trace de ce passé douloureux… Pour me reconstruire totalement, pour moi, pour nous… ».
- « Et tu penses que ces lettres sont ici ? ».
- « Où aurait-il pu les cacher sinon dans cette garçonnière pour sexagénaire libidineux ! » répondit Irène avec hargne.
- « Écoute Irène, il se fait tard maintenant, nous avons vécu beaucoup trop, en peu de temps… Voilà ce que nous allons faire… Eliot vous allez garer les voitures derrière la maison de telle sorte qu’on ne puisse les voir depuis la rue… Nous, Irène, nous allons préparer le repas, nous n’avons pas mangé depuis hier, il doit bien y avoir quelque chose dans les placards de la cuisine, nous chercherons ces lettres, puis il nous faudra décider d’un plan de secours… Le sac ayant disparu il nous faudra bien trouver une solution de repli ! ».

16.4.05

Irène. 8 - La cheminée




- "Ce n’est pas trop tôt", lança Louise lorsque la voiture s’arrêta dans la cour, devant la maison.

Irène ne releva pas la réflexion de son amie. Elle ressentait une certaine appréhension à se retrouver devant une preuve tangible de l’existence parallèle de celui qu’elle avait aimé ; qu’elle avait cru connaître, pendant toutes ces années.
Tous les volets étaient clos. Pas une trace de vie dans cette grande maison. Cette maison dont elle avait si souvent rêvée mais qu’Herbert lui avait toujours refusé sous des prétextes plus ou moins fallacieux mais qui lui avaient toujours semblé convaincants.
Elles firent le tour par le derrière de la maison. Irène savait que si elle devait rentrer dans cette maison, elle trouverait un jeu de clés dans un pot de fleur ou sous un paillasson. Elle le connaissait tout de même bien cet homme… Tellement prévisible finalement, jusqu’à un certain point cependant. Elle trouva la clé comme convenu dans un pot de magnolia en fleurs. Elle ouvrit la porte.
Louise bouscula Irène et se précipita à l’intérieur de la maison et entra la première, à la recherche des toilettes, claudiquant et grimaçant sous l’effet des courbatures qui embarrassaient ses mouvements d’habitude si vifs. Irène ne put s’empêcher de sourire en voyant la petite femme marcher de façon si grotesque. Irène décida de faire du café et de préparer un petit déjeuner. Elle savait qu’elle trouverait tout ce dont elle aurait besoin.

- "Louise ? Il faut qu’on parle toutes les deux".

Irène et Louise étaient assises dans deux grands fauteuils de cuir, au pied d’un feu de cheminée. Louise fixait d’un air absent les petites flammes qui dansaient dans l’âtre. Elles avaient passé la journée à dormir et à récupérer de la journée de la veille qui avait été si difficile pour toutes les deux.
- "Louise ? Tu m'entends ? Il faut qu'on parle ! Trop de choses sont arrivées depuis hier. Je suis dépassée Louise...".
- "Irène! Nous sommes toutes les deux. C'est le plus important. Nous n'allons pas commencer à perdre notre sang froid maintenant ! Après tout ce que nous avons déjà fait".
- "Mais le sac, Louise. Nous n'avons plus le sac...".
- "Le sac a disparu, certes. Ça va compliquer les choses...".
- "Mais comment peux-tu rester aussi calme... Je suis morte de trouille, moi. Tu as été agressée cette nuit, Louise ! Nous n'avons plus le sac...".
- "Irène... Je me refuse à perdre le contrôle de la situation. Pas maintenant !".
- "Hier soir, tu étais terrorisée. Tu disais "ils sont là" et "il ne faut pas qu'ils trouvent le sac". Qui sont ces "ils" ?".
Sans s'en rendre compte, Irène avait élevé la voix plus que de raison. Elle avait besoin de réconfort. Elle avait besoin d'entendre que tout allait bien se passer. Elle avait besoin d'être rassurée. Le mutisme de Louise, son détachement pourtant coutumier, la rendait folle... Elle avait peur.
Louise se carra dans son fauteuil et remonta le châle de laine sur ses épaules. Elle s'obstinait à fixer la tapisserie du mur en face d'elle, le regard perdu et vague.
Irène se leva et s'approcha de Louise. Elle prit son amie dans ses bras et, affectueusement, lui caressa les cheveux.
- "Louise, parle-moi... J'ai besoin de savoir ce qui se passe. Louise, qui t'a frappé ?".
Les braises rougeoyantes du feu, maintenant presque éteint, éclairaient faiblement le petit salon. Louise pleurait doucement sur l'épaule d'Irène.
Un léger frisson secoua Irène. Elle sentit un léger courant d'air lui effleurer le corps. Elle entendit alors la porte d'entrée de la maison s'ouvrir en grinçant.

1.4.05

Irène. 7 - La maison


"Pstt, pstt !". Irène sortit brutalement de sa rêverie. Décidément elle n'aurait droit à aucun repos... "Pssssssssst ! Irène !". L'appel venait de la voiture. La quinquagénaire paya son café et fila discrètement vers l'automobile. La fenêtre arrière droite était baissée. Irène vit Louise à demi recroquevillée, tentant de cacher son visage d'une main...
- "Irène, je ne tiendrai pas plus d'une seconde, il faut que je fasse pipi !".
- "Mais ça n'est pas possible ma chérie, enfin pas ici, ce serait trop risqué ! Nous devons être les plus discrètes possible. Vu l'état de ton visage, nous serions tout de suite remarquées. Non, écoute, j'ai une meilleure idée... Dans quelques minutes nous serons chez Herbert !".
- "Herbert ? Mais... il est...".
- "Dans sa maison !".
- "Sa maison ?"
- "Oui, car "Monsieur" avait une maison ici !".
- "Mais comment l'as-tu su ?".
- "En fouillant hier matin dans ses papiers !".
- "Le salaud !".
- "Tu tiendras encore quelques minutes ? Elle se trouve juste au bout du port, non loin de la jetée, nous y serons en moins de deux".
- "Je t'en prie : fais au plus vite !".