
La voiture n'était plus là...
Irène n'en revenait pas. Mais que se passait-il ? Qu'est-ce qui avait pu clocher durant cette journée, qui aurait du être une libération pour elle ? A quel moment avait-elle chaviré dans le cauchemar ? Elle fixait désespérément la place de parking vide, espérant, sans doute, la faire réapparaître par sa seule volonté.
Des étincelles de lumière sur le sol détrempé par la pluie qui tombait en bruine froide attirèrent l’attention d’Irène. Elle se baissa et ramassa une petite médaille argentée. Sa médaille, celle qui ne quittait pas le vide poche de sa voiture. Quelqu’un avait volé sa voiture : elle en avait la confirmation. Elle tritura le petit cercle de métal blanc. Cette médaille était ce qui lui restait de sa vie du matin même. Elle se surprit à prier ce petit Saint Christophe portant le Christ sur son épaule. Quelle image étrange. Elle s’imagina, un instant, qu’elle-même était une sorte de Saint Christophe et qu’elle devait sortir de la tourmente son amie évanouie. Elle était devenue l’épaule secourable qui sauverait Louise et, par la même occasion, elle-même.
« Il ne faut pas qu’ils retrouvent le sac». Louise, toujours assise sous le lampadaire, reprenait doucement conscience. Elle frissonnait.
Le sac ?
Le sac. La voiture. Le sac dans la voiture. La voiture avait disparu. Le sac avait disparu avec elle. Comme autant de petites flèches pointues, ces images se plantèrent dans le cerveau d’Irène.
Les paroles de Louise lui revinrent en mémoire. « Ils sont là » avait dit son amie. Et s’ils étaient encore sur ce parking, à l’observer… Il fallait absolument partir, sans tarder. Mais sans voiture, l’opération devenait difficile. Elle balaya rapidement le parking du regard à la recherche d’une quelconque sortie de secours pour toutes les deux. Elle vit alors la petite voiture rouge garée sur la droite. La voiture de Louise ! Mais comment n’y avait-elle pas pensé avant ? Elle se rapprocha de Louise et, sans ménagement, la secoua par les épaules.
- "Louise ? Où sont les clés de ta voiture ?".
Louise la regarda hébétée, ne semblant pas comprendre ce que lui demandait Irène. Irène rangea sa petite médaille dans son sac de cuir noir et entreprit de fouiller les poches de son amie. Elle trouva rapidement les clés dans la poche de son imperméable. Elle trouva aussi un morceau de papier sur lequel était noté un numéro de téléphone associé au prénom Emma. Elle découvrit dans une poche intérieure un petit rouleau de billets de banque, ainsi qu’un téléphone portable. Elle empocha tous les objets dans son sac et saisit Louise qu’elle traîna jusqu’à la voiture.
L’intérieur de la voiture sentait le tabac froid et donna à Irène un haut le cœur. Après avoir installé Louise du mieux qu’elle put sur la banquette arrière, elle démarra la voiture. Deux silhouettes furtives traversèrent le champ des phares allumés. Son cœur se serra. Elle enclencha la marche arrière et, dans un crissement de pneus, quitta le parking.
A cette heure tardive, l’autoroute était très peu fréquentée. De ci, de là, elle croisait des camions, longs monstres rugissants et inquiétants, peuplant ces étendues asphaltées ; comme autant de dragons aux yeux démesurés et sifflants, chevauchés par des magiciens aux gros bras tatoués. Irène roulait vite et se sentait, de façon étrange, rassurée par ces machines qui l’accompagnaient dans son échappée nocturne. Elle ne savait pas où aller mais ce n’était pas important. Elle voulait surtout mettre le plus d’espace entre elles et ce lieu de cauchemar, ce bar grotesque.
Louise s’était endormie. Irène entendait sa respiration irrégulière, légèrement sifflante. Elle semblait moins souffrir. Pourtant le visage tuméfié de son amie lui rappelait de façon obsédante qu’elle se débattait dans une histoire dont elle ignorait les tenants et les aboutissants. Beaucoup trop de questions sans réponses pour son esprit cartésien.
Il était maintenant cinq heures du matin : Irène écoutait pour la 5ème fois au moins le cd des Mamas & Papas, le seul album qu’elle avait trouvé dans la voiture. Mama Cass chantait : "I always thought I'd do something crazy, if I ever saw you out with someone else. But when the moment came last night, I couldn't say a word. I stood there in the dark all by myself. Yeah I could have said a million things. But all I did was keep it locked inside. It's getting better all the time…".
Les premières lueurs du soleil coloraient le ciel. Irène commençait à ressentir la fatigue qui lui piquait les yeux. Elle avait fait plus de 400 kilomètres. Il fallait qu’elle dorme. A la première bretelle, elle quitta l’autoroute et se retrouva dans un petit village de bord de mer. Louise dormait toujours à l’arrière de la voiture : elle ne put se résoudre à la réveiller.
Assise à la terrasse d’un petit café qui sentait bon le croissant chaud, elle regarda l’immensité de l’océan. Les petits bateaux de pêche quittaient un à un le port pour une longue journée de travail. Irène, rassérénée par le calme et le souffle frais et iodé de la brise marine, se mit à réfléchir. Il fallait dorénavant s’organiser et arrêter d’agir sur des coups de tête. Si seulement, elle savait pourquoi elle se trouvait embarquer dans cette histoire.