25.3.05

Irène. 6 - La médaille



La voiture n'était plus là...
Irène n'en revenait pas. Mais que se passait-il ? Qu'est-ce qui avait pu clocher durant cette journée, qui aurait du être une libération pour elle ? A quel moment avait-elle chaviré dans le cauchemar ? Elle fixait désespérément la place de parking vide, espérant, sans doute, la faire réapparaître par sa seule volonté.
Des étincelles de lumière sur le sol détrempé par la pluie qui tombait en bruine froide attirèrent l’attention d’Irène. Elle se baissa et ramassa une petite médaille argentée. Sa médaille, celle qui ne quittait pas le vide poche de sa voiture. Quelqu’un avait volé sa voiture : elle en avait la confirmation. Elle tritura le petit cercle de métal blanc. Cette médaille était ce qui lui restait de sa vie du matin même. Elle se surprit à prier ce petit Saint Christophe portant le Christ sur son épaule. Quelle image étrange. Elle s’imagina, un instant, qu’elle-même était une sorte de Saint Christophe et qu’elle devait sortir de la tourmente son amie évanouie. Elle était devenue l’épaule secourable qui sauverait Louise et, par la même occasion, elle-même.
« Il ne faut pas qu’ils retrouvent le sac». Louise, toujours assise sous le lampadaire, reprenait doucement conscience. Elle frissonnait.
Le sac ?
Le sac. La voiture. Le sac dans la voiture. La voiture avait disparu. Le sac avait disparu avec elle. Comme autant de petites flèches pointues, ces images se plantèrent dans le cerveau d’Irène.
Les paroles de Louise lui revinrent en mémoire. « Ils sont là » avait dit son amie. Et s’ils étaient encore sur ce parking, à l’observer… Il fallait absolument partir, sans tarder. Mais sans voiture, l’opération devenait difficile. Elle balaya rapidement le parking du regard à la recherche d’une quelconque sortie de secours pour toutes les deux. Elle vit alors la petite voiture rouge garée sur la droite. La voiture de Louise ! Mais comment n’y avait-elle pas pensé avant ? Elle se rapprocha de Louise et, sans ménagement, la secoua par les épaules.
- "Louise ? Où sont les clés de ta voiture ?".
Louise la regarda hébétée, ne semblant pas comprendre ce que lui demandait Irène. Irène rangea sa petite médaille dans son sac de cuir noir et entreprit de fouiller les poches de son amie. Elle trouva rapidement les clés dans la poche de son imperméable. Elle trouva aussi un morceau de papier sur lequel était noté un numéro de téléphone associé au prénom Emma. Elle découvrit dans une poche intérieure un petit rouleau de billets de banque, ainsi qu’un téléphone portable. Elle empocha tous les objets dans son sac et saisit Louise qu’elle traîna jusqu’à la voiture.
L’intérieur de la voiture sentait le tabac froid et donna à Irène un haut le cœur. Après avoir installé Louise du mieux qu’elle put sur la banquette arrière, elle démarra la voiture. Deux silhouettes furtives traversèrent le champ des phares allumés. Son cœur se serra. Elle enclencha la marche arrière et, dans un crissement de pneus, quitta le parking.
A cette heure tardive, l’autoroute était très peu fréquentée. De ci, de là, elle croisait des camions, longs monstres rugissants et inquiétants, peuplant ces étendues asphaltées ; comme autant de dragons aux yeux démesurés et sifflants, chevauchés par des magiciens aux gros bras tatoués. Irène roulait vite et se sentait, de façon étrange, rassurée par ces machines qui l’accompagnaient dans son échappée nocturne. Elle ne savait pas où aller mais ce n’était pas important. Elle voulait surtout mettre le plus d’espace entre elles et ce lieu de cauchemar, ce bar grotesque.
Louise s’était endormie. Irène entendait sa respiration irrégulière, légèrement sifflante. Elle semblait moins souffrir. Pourtant le visage tuméfié de son amie lui rappelait de façon obsédante qu’elle se débattait dans une histoire dont elle ignorait les tenants et les aboutissants. Beaucoup trop de questions sans réponses pour son esprit cartésien.
Il était maintenant cinq heures du matin : Irène écoutait pour la 5ème fois au moins le cd des Mamas & Papas, le seul album qu’elle avait trouvé dans la voiture. Mama Cass chantait : "I always thought I'd do something crazy, if I ever saw you out with someone else. But when the moment came last night, I couldn't say a word. I stood there in the dark all by myself. Yeah I could have said a million things. But all I did was keep it locked inside. It's getting better all the time…".
Les premières lueurs du soleil coloraient le ciel. Irène commençait à ressentir la fatigue qui lui piquait les yeux. Elle avait fait plus de 400 kilomètres. Il fallait qu’elle dorme. A la première bretelle, elle quitta l’autoroute et se retrouva dans un petit village de bord de mer. Louise dormait toujours à l’arrière de la voiture : elle ne put se résoudre à la réveiller.
Assise à la terrasse d’un petit café qui sentait bon le croissant chaud, elle regarda l’immensité de l’océan. Les petits bateaux de pêche quittaient un à un le port pour une longue journée de travail. Irène, rassérénée par le calme et le souffle frais et iodé de la brise marine, se mit à réfléchir. Il fallait dorénavant s’organiser et arrêter d’agir sur des coups de tête. Si seulement, elle savait pourquoi elle se trouvait embarquer dans cette histoire.

22.3.05

Irène. 5 - L'Audi

- "Mal, très mal !" répondit le barman sans se rendre compte de la portée de ses mots.
- "Bon ! Aidez-moi au lieu de rester planté ici ! Vous voyez bien que son état est grave !" rétorqua sèchement Irène.
- "Vous savez, ce n'est pas la première fois que je vois Lulu dans cet état !".
- "Dans cet état ?".
- "Lulu est une habituée de notre bar ! Plus d'une fois, après avoir trop bu, elle a fini sa course aux toilettes de l'établissement !".
- "Vous racontez n'importe quoi... Et puis cessez de l'affubler de cet horrible surnom... Mais aidez-moi enfin ! Vous voyez bien que je ne peux pas la relever toute seule...".
Irène sentit la colère gonfler dans ses veines. Trop de questions se bousculaient dans sa tête pour qu'elle tente d'y répondre sur l'instant. Elle se ressaisit. Il fallait fuir et au plus vite. Il lui paraissait évident que l'état d'ébriété dans lequel était Louise n'était pas la seule cause des hématomes présents sur sa tête et son corps. Le ou les responsables des coups portés à la pauvre inconsciente étaient peut-être encore sur le lieu de leur forfait.
-"L'établissement possède-t-il une porte de secours ?" demanda Irène.
- "Oui bien sûr ! Elle se trouve juste à côté des cuisines !".
- "Voilà ce que je vous propose : nous allons nous y diriger rapidement. Vous m'aidez à porter Louise jusqu'à cette porte, puis je me dirigerai seule avec elle jusqu'à ma voiture. Vous refermerez la porte et ne ferez rien d'autre que cela. Vous m'entendez : rien d'autre que cela...".
- "Si cela vous fait plaisir ma p'tite dame..." répondit inconsciemment le barman.
Le trio fila rapidement en direction de la porte de sortie. Le barman donna un coup de coude sur la poignée et la porte s'ouvrit instantanément. Une grande bouffée d'air frais vint frapper leur visage. La pluie tombait. De grosses gouttes vinrent frapper le visage de Louise. Elles se mêlèrent au sang qui dégoulinait de ses tempes. Le froid la réveilla et elle se mit à marmonner quelques phrases :
- "Irène... Irène...".
- "Je suis là Louise, je suis là !".
- "Ils sont là ! Ils sont là !".
- "Nous partons Louise !" répondit Irène, ne comprenant que trop bien l'allusion que venait de faire Louise.
La porte de secours donnait directement sur le parking où Irène avait garé l'Audi. Comme demandé, le barman abandonna Irène et Louise à la porte de l'établissement. Sans se retourner, il referma la porte d'un grand coup sec.
Irène rassembla le peu de forces qu'elle possédait pour traîner son amie jusqu'à la voiture. Le parking était mal éclairé et il était difficile de repérer l'Audi sur l'aire de stationnement. A vrai dire celui semblait vide de toute automobile. Irène était pourtant certaine d'avoir garé sa voiture près des cuisines. Mais il fallait se rendre à l'évidence : l'Audi avait disparu...

17.3.05

Irène. 4 - Louise


Irène se figea sur place. Elle sentit son sang se glacer ; ses poils se hérisser. Une sueur froide coula dans son dos.
Ce murmure était comme un appel plaintif ; un appel à l'aide. Un vague souffle sonore, à peine audible, qui exprimait une détresse absolue et la peur. Un peu comme lorsque le vent soufflait à travers les interstices de la fenêtre de sa chambre ; un souffle lugubre qui la figeait dans son lit. Elle n'osait plus bouger. Elle en était incapable, de toute façon. Elle tendit l'oreille espérant saisir et comprendre les mots qu'elle ne faisait que deviner. Elle localisa, après de longues minutes d'attente, l'origine de ces angoissants murmures mais elle restait paralysée, incapable de se mouvoir. Ils venaient des toilettes pour femme, tout proche d'elle.
- "Vous connaissez Maud Birken ?".
Elle sursauta. Elle n'avait pas vu le barman arriver derrière elle. Elle lui sourit machinalement mais elle ne put dire le moindre mot. Elle secoua la tête.
- "C'est une très grande actrice. Je l'aime beaucoup. Vous avez peut-être vu "La peur au ventre" ? Elle y était magnifique...".
- "Vous n'auriez pas vu une femme d'une quarantaine d'années, petite, assez jeune encore, habillée de façon extravagante ? J'avais rendez-vous avec elle, ici, dans ce bar... Elle n'est pas là...".
- "Louise ?".
- "Oui ! Louise...".
- "Ah si ! Elle est arrivée il y a à peu près une heure ou deux. Mais c'est vrai que ça fait un petit moment que je ne l'ai pas vu. Hé Paulo ! Tu sais où elle est Lulu ?".
Irène sentit monter une angoisse qui lui vrilla le ventre. Elle ne savait pas encore pourquoi mais elle était inquiète. Elle se précipita dans les toilettes pour femme. La salle était vide mais il y avait bien quelqu'un. Elle entendait les murmures de façon plus claire. Elle ouvrit une à une les portes des petites cabines. A la troisième, elle découvrit son amie recroquevillée entre la cuvette et le mur. Irène la reconnut à ses vêtements déchirés ; son visage n'était plus que boursouflures et hématomes. Louise, à demi inconsciente, continuait, en une longue litanie plaintive, à murmurer des mots sans suite logique.
Irène eut d'abord envie de fuir, lâchement ; par peur de ce qu'elle avait sous les yeux. Elle recula même. Puis, comme si elle se réveillait soudainement d'un mauvais rêve et qu'elle prenait conscience de l'horrible réalité qui se présentait devant elle, elle se mit à hurler toute sa peur. L'angoisse était remontée de son ventre jusqu'à sa gorge et se déversait en de longs cris aigus et inhumains. Des cris d'angoisse ; des cris de désespoir. C'en était trop pour elle, trop en si peu de temps. Elle se précipita sur son amie qui ne réagit pas. Elle serra Louise aussi fort qu'elle le put pour la protéger, pour lui montrer qu'elle était là maintenant ; qu'elle ne devait plus avoir peur.
Ses cris ameutèrent toute la clientèle de la cafétéria. Mais chacun retourna à sa place sur la pointe des pieds, en baissant la tête, piteusement, en découvrant la scène. Il ne restait plus que le barman.
- "On dirait une scène de "La peur au ventre" quand Maud découvre Clive agonisant dans la rue" dit-il.
Irène le regarda avec des yeux vides et d'une voix morne demanda :
- "Et il se termine comment votre film ?".

16.3.05

Irène. 3 - L'attente

"Mais que fait-elle ? A-t-elle décidé de mettre mes nerfs à l'épreuve ? Je t'en prie Louise...". Irène ne parvenait plus à contenir son impatience. La quinquagénaire n'avait pas l'habitude de traîner dans ce genre d'endroits. Fiévreuse, presque tremblante, elle décida de se rendre aux toilettes. Un peu d'eau rafraîchirait ses tempes brûlantes. Son coeur battait la chamade : le café ne l'avait évidemment pas aidé à calmer ses inquiétudes. Irène descendit de son tabouret, maladroitement : son tailleur strict empêchait tout mouvement ample. Elle serra contre elle son sac de cuir noir et fila directement dans la salle d'eau sans se retourner.
Parvenue à la porte, elle fut attirée par une série de cadres accrochés sur le mur de la cafétéria. Elle s'en approcha et contempla les photos qui s'offraient à elle : Malia Johnson, Petra Landpfer, Harry Mauwsley, Brouck Senders, Maud Birken, Barnard Campton, stars depuis longtemps disparues ou vivant encore, décaties, dans l'anonymat le plus absolu. La série lui semblait infinie et commençait à lui donner le tournis quand un chuchotement la fit sortir de sa rêverie.

15.3.05

Irène. 2 - La fuite


Au détour de la rue, la maison disparut. Irène savait que sa vie ne serait plus jamais comme avant.
Elle l'avait fait. Elle l'avait fait. Elle avait envie de rire furieusement. Un rire incontrôlé ; un rire qu'elle ne se connaissait pas. Mais contre toute attente, ce sont des larmes qui lui embuèrent les yeux. Des larmes de joie, des larmes provoquées par la trop grande excitation du moment. Mais des larmes restent des larmes. D'un rapide revers de la main, elle écrasa les deux gouttelettes aux bords des paupières. Plus de larmes. Elle se l'interdisait. Il n'y aurait plus de larmes ; elle en avait trop donné. Une grande respiration et un sourire forcé. Voila. C'était passé.
Un rapide coup d'oeil dans le rétroviseur : elle avait quitté le quartier. Dans dix minutes, elle aurait quitté la ville. La page serait tournée. Elle repensa au sac dans le coffre. Comment allait-elle faire ? Elle ne pourrait pas toujours voyager avec lui ; c'était trop risqué. "Louise saura quoi faire, elle ! Elle sait toujours quoi faire !" se dit-elle.
Cela faisait vingt minutes maintenant qu'Irène avait garé l'Audi sur le parking de l'aire de repos. Louise devait l'attendre au bar. Mais elle n'y était pas. Louise n'était jamais en retard. Irène se sentit soudainement perdue et mal à l'aise dans cet endroit inhabituel pour elle. Installée sur un haut tabouret du bar, elle violentait machinalement le liquide noirâtre qui devait être le café qu'elle avait commandé. A cette heure de la soirée, il n'y avait que des routiers aussi surpris qu'elle de la voir dans ce lieu.
"Louise ? Mais où es-tu ?", se lamenta-t-elle...

14.3.05

Irène. 1 - Le sac

C'est avec grand' peine qu'Irène tira le sac de la cuisine jusqu'au garage. Il lui fallut au moins vingt bonne minutes pour parvenir au coffre de la voiture. Traîner le sac était une chose, mais le hisser dans le coffre en était une autre. Ses mains étaient rougies par l'effort et le frottement contre la toile de jute avait même provoqué ici et là quelques boursouflures. "Encore un dernier effort et j'en serai débarrassé !" songea-t-elle. "Allez ma pauvre Irène, ce n'est pas le moment de craquer si près du but". Elle parvint à redresser le sac, puis, au prix de grands efforts, à le faire basculer dans le coffre de l'Audi. Soulagée, elle claqua brutalement ce dernier, ouvrit la porte du garage, prit le volant, fit sortir la voiture et démarra en trombe. La porte se referma d'elle-même, automatiquement. Irène la vit s'abaisser, puis, avec le recul, vit la maison qu'elle venait de quitter précipitamment. Dès lors, la quinquagénaire savait que sa vie ne serait plus jamais la même...

Liminaire

La première pierre est posée. Longue vie à la tour !